L’étude des vitesses hypersoniques, dépassant Mach 5, soulève des défis scientifiques complexes. L’interaction entre les gaz ionisés et les surfaces des engins génère des phénomènes tels que des couches limites turbulentes et des ondes de choc. Une équipe du département de génie aérospatial de l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign, dirigée par Deborah Levin et son doctorant Irmak Taylan Karpuzcu, a observé des perturbations inédites grâce à des simulations tridimensionnelles. Ces travaux, menés pour la première fois dans un cadre 3D, ouvrent de nouvelles pistes pour comprendre les mécanismes physiques en jeu.
Les simulations tridimensionnelles exigent une puissance de calcul colossale, rendant leur réalisation coûteuse. Deux éléments ont permis à l’équipe de surmonter ces obstacles : l’accès au supercalculateur Frontera, financé par la National Science Foundation et hébergé au Texas Advanced Computing Center, et l’utilisation d’un logiciel maison développé au fil des années par d’anciens étudiants de Levin. Ce logiciel, optimisé pour le traitement parallèle, a accéléré les calculs en exploitant des milliers de processeurs simultanément.
« Les écoulements en régime hypersonique sont par nature tridimensionnels et instables, quelle que soit la géométrie étudiée », explique Irmak Taylan Karpuzcu. Les expériences menées dans les années 2000 sur des modèles coniques, bien que pionnières, manquaient de capteurs pour cartographier finement ces phénomènes. « Les données étaient limitées, mais elles ont servi de base comparative. Aujourd’hui, avec une résolution 3D complète, nous observons des ruptures dans les couches de choc, là où l’on s’attendait à des structures concentriques uniformes », précise-t-il.

Ces perturbations, localisées près de l’extrémité des modèles coniques, surviennent lorsque l’air, comprimé à des vitesses proches de Mach 16, devient plus visqueux. « Lorsque le nombre de Mach augmente, l’onde de choc se rapproche de la surface, amplifiant les instabilités », note Irmak Taylan Karpuzcu. Des simulations à Mach 6 n’ont pas révélé ces ruptures, confirmant leur dépendance à la vitesse.
La géométrie conique, simplification de nombreux véhicules hypersoniques, sert de référence pour étudier l’impact des écoulements sur les propriétés de surface. « Comprendre ces mécanismes est essentiel pour concevoir des engins plus résistants aux contraintes thermiques et aérodynamiques », ajoute t-il.
L’analyse des causes de ces ruptures s’est révélée ardue. « L’écoulement devrait être uniforme, mais des discontinuités apparaissent. Pour les interpréter, nous avons eu recours à une analyse de stabilité linéaire basée sur la théorie des triplets de couches limites », détaille encore le chercheur. Après avoir développé un code dédié, l’équipe a validé ses résultats en croisant les données avec une seconde simulation numérique, révélant une périodicité de 180 degrés dans les perturbations autour du cône.
La méthode de simulation Monte Carlo directe (DSMC) employée permet de suivre individuellement des milliards de molécules d’air, capturant avec précision les collisions et les chocs. « Contrairement aux méthodes déterministes classiques, la DSMC intègre une part de probabilité dans les interactions entre particules, simulant des scénarios aléatoires pour refléter la réalité physique », souligne le doctorant. L’approche, bien que gourmande en ressources, offre une représentation fidèle des phénomènes hypersoniques.

Les implications de ces découvertes dépassent le cadre académique. En identifiant les zones de rupture dans les écoulements, les chercheurs espèrent contribuer à l’optimisation des matériaux et des formes des véhicules hypersoniques, qu’il s’agisse de drones militaires, de lanceurs réutilisables ou de futurs avions civils. « Ce travail illustre l’importance de combiner puissance de calcul, algorithmes innovants et modèles théoriques pour explorer des régimes extrêmes où l’expérimentation reste difficile », conclut t-il.
Alors que les simulations 3D deviennent progressivement accessibles, ces recherches tracent la voie vers une meilleure maîtrise des flux hypersoniques, un domaine où chaque détail compte pour concilier performance et sécurité.
Article : “Loss of axial symmetry in hypersonic flows over conical shapes,” by Irmak T. Karpuzcu and Deborah Levin, is published in the journal Physical Review Fluids. DOI: 10.1103/PhysRevFluids.10.033901
Légende illustration : Vue de la jonction des cônes d’un champ d’écoulement simulé. Dans l’image étiquetée A, B et C se trouvent les emplacements du choc conique, de la ligne de séparation ondulée et de la discontinuité dans la forme circulaire.